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Voyage escalade à Taghia, Maroc

« Gîte Jamal, à Taghia !? C’est quoi ça, vous n’avez pas une adresse ? S’énerve le policier de l’aéroport.

– Non, c’est la seule information que j’ai au sujet de l’endroit où je vais rester pendant les deux prochaines semaines… Désolé. »

Puis, avec une amabilité exemplaire, marmonnant derrière son plexiglas, il tamponne le sésame et me balance mon passeport sans une once de considération.

OK, note pour moi-même, si jamais je reviens au Maroc, j’aurais un semblant d’adresse un peu plus précise à fournir aux flics lors de l’arrivée sur le territoire, genre un hôtel Ibis ou un truc du genre. Pour ce voyage, je suis accompagné de Clem, avec qui j’ai partagé déjà tellement d’aventures. Je suis hyper content d’attaquer cette virée escalade au Maroc avec lui pour grimper et découvrir les parois légendaires de l’Atlas.

La suite du trajet vers les montagnes de l’Atlas s’effectue bien plus sereinement. Ali nous récupère à la sortie de l’aéroport de Marrakech et nous filons à Zaouiat Ahansal, à 5 heures de route. Nous faisons une halte pour permettre à notre chauffeur de rompre son jeûne car nous sommes en période de ramadan. Sur sa recommandation, nous commandons un kilo de kefta, de la viande de bœuf cuite au feu de bois. Pas mal, mais ça manque d’accompagnements ! Quant à mon régime végétarien, je crois qu’il sera plus simple de le mettre en suspend pendant ce voyage.

Nous sommes reçus vers minuit par Mohamed Amaya qui tient un très beau gîte à Zaouiat, mais nous ne restons pas longtemps dans ce village car le lendemain matin nous continuons le voyage vers Taghia, cette fois à pied, aidé d’une mule pour porter nos sacs. Peut-être que nous sommes parmi les derniers touristes à effectuer le trajet de cette manière car une piste vient d’être construite l’année passée et on peut maintenant rejoindre taghia en pick up. Faire le trajet à pied est tout de même assez agréable car les parois et les canyons se dévoilent petit à petit et nous pouvons enfin mettre des images sur les mystérieux noms de montagnes que nous avons lu dans les topos, Oujdad, Tuyat, Taoujdad…

Notre terrain de jeu pour deux semaines, le village en bas à gauche

 

Taghia est un village berbère qui comprend peut-être une centaine de maisons. Les habitations sont en pierre, avec des toits de bois et de terre qui se fondent dans les contreforts arides de la montagne. Les habitants semblent vivre ici dans une relative prospérité car il y a des sources magnifiques qui surgissent du mont Oujdad, juste à côté du village. De nombreux canaux d’irrigation leur permettent de cultiver de petites parcelles. En ce jour printanier, le vert des arbres et des cultures contraste drôlement avec les montagnes ocres des alentours.

Jamal nous accueille dans le beau gîte qu’il a construit lui-même. Son accueil est chaleureux, les chambres confortables et la nourriture préparée par sa femme Fatima est délicieuse en plus d’être saine. La demi-pension avec petit-déjeuner et dîner nous coûte 170 dirhams soit 15 euros environ par personne. Jamal ne parle pas très bien français, mais en prenant le temps, et en utilisant des applications de traduction, il répond à notre curiosité et évoque sa vie ici à Taghia au milieu des montagnes. Il nous donne aussi de bons conseils sur les chemins d’accès et de retour. 

Les années covid n’ont pas été simples pour lui car la fréquentation touristique a complètement chuté. Il n’a pas de site internet et les touristes ne peuvent le connaître que via le bouche-à-oreille. Et uniquement si nous le contactons sur whatsapp car son wifi fonctionne uniquement pour les applications de Meta (Whatsapp, Facebook, Insta). Mais cela l’affecte guère, quand on lui demande si ce n’est pas trop difficile, il hausse les épaules avec le sourire en se disant que ça ira mieux demain, inshallah. Nous aimerions parfois discuter plus longuement du développement de Taghia. Est-ce que les gens sont contents du tourisme ? Tout le monde y trouve-t-il son compte ? 

Une journée chill sur la terrase du gîte Jamal

Au début de notre séjour les conditions ne sont pas faciles du tout, Il y a un vent très fort qui souffle du nord. S’engouffrant dans les gorges que nous pensions protégées, il nous gèle les os et refroidit brutalement l’atmosphère. Immanquablement, vient ensuite la pluie et la neige pour deux journées consécutives qui nous confinent dans le gîte de Jamal. Ce sont les aléas d’un voyage au mois de mars je suppose ! Nous nous emmitouflons sous les couvertures de la salle commune mal isolée. Il n’y a vraiment pas grand chose à faire en dehors de l’escalade dans le village, heureusement, nous avons prévu pas mal de bouquins, un jeu d’échecs, cartes et dés… Lors d’une journée particulièrement maussade, nous en arrivons même à dessiner un plateau de backgammon.

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Si le soleil daigne se montrer, nous nous installons sur la terrasse. Le temps semble alors s’étirer autant que les montagnes du coin et je regarde le ballet des ânes qui rechignent à traverser la rivière, juste en contrebas. Je les distingue à peine sous la quantité impressionnante de branches feuillues qu’ils transportent afin de nourrir les brebis. Des buissons ambulants poussés par les femmes. De loin, on dirait les romains qui se camouflent dans les BD d’Asterix.

Dans le gîte, le wifi fonctionne très mal voir pas du tout pour les recherches google, ce qui est relativement embêtant pour les actualisations météorologiques. Seuls Facebook et Whatsapp fonctionnent correctement. Du coup, chaque jour, Caro joue le rôle du routeur météo en nous envoyant les mises à jour des prévisions par messagerie.

Pour l’escalade, nous souhaitons plutôt faire des classiques sportives mais nous avons tout de même prévu un petit jeu de coinceur jusqu’au #2 car certaines sorties de voies nécessitent d’évoluer dans du terrain typé montagne, comme sur l’Oujdad ou le Tuyat.

Pendant le séjour nous constatons parfois une forte fréquentation de grimpeurs sur certains secteurs, dont certains qui ne semblent pas du tout expérimentés. Taghia ressemble alors plus à une destination type Kalymnos ou Leonidio plutôt qu’à un site de grandes voies reculé. Il y a en effet d’autres gîtes qui brassent plus de monde que celui de Jamal.

Sur les conseils de Max, nous essayons de nous tenir au rythme suivant : une journée d’escalade longue et intense suivie d’une journée de grimpe plus tranquille, puis une journée de repos. Bien sûr, ce rythme sera adapté régulièrement pendant le séjour en fonction de la météo et de notre état de forme !

L’ombre rattrappe Clem dans la face du Tadrarate

Au niveau des cordes, nous avons un brin à simple de 60 mètres ainsi qu’une corde fine de hissage. Nous avons bien fait car la plupart des itinéraires descendent à pied ou en faisant un petit rappel. Ce voyage est aussi l’occasion de tester une housse de hissage faite maison qui permet au grimpeur de hisser en utilisant son sac habituel. J’ai confectionné cette housse en cordura, tissu normalement très résistant à l’abrasion, mais le calcaire de l’Atlas l’aura bien lacéré. Peut-être faudra-t-il retenter l’expérience avec un autre type de tissu.

Les reliefs invitent véritablement à l’exploration. À chaque face, à chaque sommet une ambiance différente les paysages se dévoilent sous un nouvel angle, de nouvelles parois apparaissent. Dans ces contrées sauvages et préservées, c’est justement cette diversité qui constitue la véritable richesse d’un périple à Taghia. Chaque sentier, chaque passage berbère révèle un fragment de l’âme profonde de cet endroit unique.

Un petit mot sur les voies réalisées : 

  • Paroi des sources

Fat guide, 7b+

Zebda, 7b+

Clem qui se régale dans Fat Guide. On distingue les sources de Taghia en contrebas

Ce sont les voies avec les temps d’approche et de retour les plus courts que nous avons fait pendant le séjour ! Et pourtant elles sont vraiment superbes. Il ne faut pas se laisser intimider par les 7b+ de départ qui sont sur des prises relativement glissantes. D’ailleurs, Zebda signifie « beurre » en arabe (ou berbère).

Les longueurs qui suivent sont variées et vraiment chouettes. Si nous avions une journée de plus, nous aurions probablement fait la dernière de la trilogie, Susurro berbère tant les deux premières nous ont plu.

  • Taoujdad face Nord

Les rivières pourpres, 7b+

Voici une voie complètement grandiose, majeurissime. Nous la réalisons le deuxième jour avec un vent qui tourbillonne à 80km/h dans le canyon. Les cordes s’emmêlent aux relais et le sac se retrouve parfois à l’horizontal du relais pendant le hissage. Des giboulées de neige viennent mouiller les prises que le vent sèche aussitôt… Bref, des conditions difficiles mais une ambiance incroyable.

On pourrait appeler cette voie, l’océan pourpre tant il faut naviguer dans ce rocher ocre et parfait
  • Taoujdad face ouest

Champion du Maroc, 7a

De l’autre côté du Taoujdad, c’est un des secteurs les plus fréquenté de Taghia à cause des voies “faciles” qui sont à côté. Et ce, malgré une longue approche par le canyon. 

Champion du Maroc propose deux belles longueurs en 7a et un final plus facile. Nous sommes sortis du dernier mur rouge par la dernière longueur de A boire ou j’tue le chien, un 6b super beau. Ensuite, il est possible de rejoindre le sommet en tirant des longueurs dans du facile, ou de sortir à droite en faisant un rappel sur un arbre.

Attention une voie récente a fait son apparition juste à droite de Champion du Maroc. Des amis s’y sont égarés, et la qualité des longueurs a l’air nettement inférieure.

  • Oujdad face sud ouest

Baraka, 7b

Le pilier mythique de Taghia, une grande classique encensée dans le livre d’Arnaud Petit. Nous effectuons la voie juste après les deux journées de neige. Dans la première longueur, je dois enlever de la glace pour pouvoir clipper mes dégaines dans certaines plaquettes !

Ensuite le reste déroule bien, sauf le 7b assez technique, mais très bien protégé. Bravo à Clem pour son enchaînement.

La descente du sommet de l’Oujdad jusqu’au rappel qui nous mène au col n’est pas si simple et nécessite une bonne lecture d’itinéraire. Donc il vaut mieux avaler les 680 d’ascension sans traîner.

  • Oujdad face nord

Black wolf, 7a+

Je n’avais pas d’informations sur cette voie avant le départ et ce sont des espagnols qui nous l’ont présenté comme le projet ultime de leur voyage. alors nous avons eu envie d’aller y jeter un œil. En effet, les longueurs sont superbes, la vue sur le village est incroyable, les relais très confortables et l’orientation permet d’y grimper si le soleil tape fort. Seul bémol, l’ambiance est un peu diminuée par des vires.

Paroi de la cascade

  • Haben oder sein, 6c

Une des voies les plus fréquentées de Taghia, d’après ce que nous lisons. J’ai du mal à y croire tant la paroi de la cascade me semble moins grandiose que les autres faces du coin. Mais lorsque nous arrivons au pied de la voie, dix espagnols sont sur le point de s’équiper. Ni une ni deux, je leur demande le plus diplomatiquement possible si nous pouvons les doubler en leur assurant énergétiquement que nous allons mettre les gaz ! Sympas, les gars acceptent et nous avalons la voie à toute vitesse. Derrière, c’est un sacré micmac : les seconds montent les cordes de l’équipe suivante, les “¡Venga!”, “¡Reunion!” et “¡Cuerda!” fusent dans tous les sens…

En faisant cette voie, nous profitons d’une voie splendide sur le massif et nous repérons le sentier du tire-bouchon qui nous servira à descendre du Tuyat.

  • Tadrarate

L’axe du mal, 7c

Le highlight de notre séjour. Nous croyions avoir atteint l’apogée avec les Rivières Pourpres mais l’Axe du mal se révèle encore plus impressionnant. La paroi est un peu plus confidentielle, nous ne la découvrons qu’à la fin de la marche d’approche, au détour d’un méandre du canyon. Niché dans un cirque calcaire qui semble infini, l’axe du mal est un itinéraire incroyable. Lorsque l’on essaye de décrypter le cheminement, c’est le genre de voie qui te donne les mains moites tout en te faisant palpiter le cœur d’excitation. De la première longueur, nous voyons la dernière, et vice versa. La définition même de la verticalité !

On ne peut s’empêcher de sortir l’appareil photo lorsque l’on découvre le Tadrarate
Dans l’une des longueurs crux en 7c,
La sortie au coucher du soleil, magique !
  • Tuyat

Là-bas, 7b

Nous voulons faire une voie sur le Tuyat car la grande face, visible depuis le village, semble à la fois austère et attirante. La promesse d’une sacré aventure. Notre choix s’est porté sur Là-bas car nous voulons faire une voie sportive, mais moins difficile que Fantasia ou Babel.

Et nous sommes assez contents de ce choix, car nous y trouvons une escalade variée, des beaux pas de dalle sur rocher gris, et dévers à bac sur rocher rouge, puis une fin sur coinceur en mode montagne. Seuls bémols, l’engagement et l’exposition des premiers 7a et 7b. Je prends un gros vol de 6 ou 7 mètres dans la L1, à froid, tombant dans les dalles grises en plein dans le crux. Apparemment cette longueur peut se shunter si certains n’osent pas y aller, ce qui serait dommage car les mouvements sont très classes. 

La face Nord-Est du Tuyat prend une petite heure de soleil le matin

En fin de compte, nous n’avons emprunté que des voies magnifiques que je recommanderais sans la moindre hésitation. Et comme l’époque est aux chiffres, en voilà quelques-uns : 3710m d’escalade, 108 longueurs réalisées dont peut-être 40% dans un niveau 7 et plus (estimation totalement à la louche). Une ligne statistique impressionnante pour notre équipe, témoignant de la joie que nous avons éprouvée chaque jour en explorant les recoins de ce massif.

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Caroline Minvielle

MONITRICE D’ESCALADE ET DE CANYONING (DE)


Grimpeuse passionnée, j’ai officiellement commencé l’escalade à l’âge de 6 ans. L’extérieur et le minéral correspondent à mes aspirations ultimes. Le terrain de jeu y est infini et le rocher a toujours de nouvelles subtilités à soumettre et énigmes à décoder. Je pratique l’escalade en extérieur sous toutes ses formes à un niveau soutenu : du bloc à la grande voie en terrain d’aventure.

Côté canyon, mon père, Pierre Minvielle, m’y a initié très jeune autour de Rodellar, lieu de ses plus belles explorations. Il m’a donné le goût de l’aventure et de la découverte et surtout transmis son amour pour la Sierra de Guara.

Ingénieur de formation, j’ai décidé de m’aventurer dans le monde de l’enseignement et de la transmission de connaissances en devenant monitrice d’escalade et canyon afin de pouvoir partager cette passion qui m’anime et aider ceux qui le souhaitent à atteindre leurs rêves.

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Maxime Poirier

MONITEUR D’ESCALADE ET DE CANYONING (DE)


J’ai grandi loin des montagnes, sur une île au milieu du Pacifique et si mes premières ascensions étaient celles de cocotiers, je suis devenu passionné par l’escalade lors de mon retour en métropole. Touche à tout, globe-trotter et passionné par les activités outdoors sur tous les éléments, je suis devenu adepte de sports à sensations comme la highline, le base-jump et le canyoning.

Pour moi la montagne et ces activités nous restituent cette capacité d’admiration et d’émerveillement que peut si facilement évacuer l’existence moderne. Vivre pleinement le bonheur de l’instant, le renoncement à vivre pour demain parce qu’aujourd’hui suffit.

Ma rencontre avec Caro aura finalement scellé mon destin, me voici grimpeur, amoureux du Vercors et de la Sierra de Guara, prêt à partager ma passion avec ceux qui le souhaitent.

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